Les possibles de la musique Vers d’autres chemins d’écoutes/ « other ways of listening. »

En 1977 Maryanne Amacher publie un article « intitulé psychoacoustic phenomena in musical composition, some feature of a « perceptual geography » ». Elle y explique comment elle a découvert les émissions otoacoustiques (ou EOA). Elle y développe aussi certaines techniques de composition et des réflexions sur le phénomène. Par ses découvertes, contingentes à d’autres expérimentations scientifiques, Maryanne Amacher fait émerger lacorporéité fondamentale de l’écoute. Cela prouve notamment que l’écoute est un phénomène actif. Aussi, les émissions otoacoustiques ne peuvent se produire que par un son diffusé, spatialisé. Sa géographie perceptuelle ne s’attache pas seulement à définir des nouveaux principes d’écoute, mais d’autre façon d’écouter* (« ways of listenning » traduisible littéralement par les chemins de l’écoute.) C’est pour faire tendre les visiteurs à l’exploration que Maryanne Amacher composait des sons. Une exploration, de leur propre oreille, des sons, et des espaces qui les embrassent. Elle définit aussi l’espace comme une structure résonante active. Les deux seuls cd qu’elle a produits sont d’ailleurs focalisés sur ces deux aspects.

Maryanne Amacher / Sound Characters (Making the Third Ear) 1999, Tzadik Records

Maryanne Amacher - Sound Characters vol. 2 (Making Sonic Spaces) 2008 Tzadik Composer Series 8055 (USA)

Dans les fichiers log du deuxième opus il y est précisé ces trois tags : Avant-Garde / Modern Composition / Sound Sculpture

Ce savoir-faire, Maryanne Amacher en parlait comme une « intelligent sensuality », ne concerne pas seulement la rétroaction qu’a le phénomène d’écoute sur l’écoute elle-même. Son travail met en lumière une réelle activité du corps impliqué dans l’écoute, une perception qui produit et reçoit la musique dans le même phénomène. En s’attachant à faire résonner les lieux sous ce procédé. Les phénomènes de résonnances à l’origine de EOA, appliqués en parallèle à la résonnance de l’espace de diffusion, définissent un vocabulaire musical d’une nouvelle nature.

L’ancienne méthode faisait résonner des corps pour faire vibrer l’air (comme la voix et le violon), j’ai précisé que l’évolution de ce langage s’était opérée en lien étroit avec les lieux de diffusions/de création. Dans le langage musical, dans les proportions des instruments ainsi que dans les proportions de certains lieux cela est écrit. Mais le langage écrit inclut aujourd’hui cette relation d’une manière mécanique (dans les gammes et dans les métriques notamment). Maryanne Amacher compose aussi de manière écrite, mais en plaçant le phénomène de résonnance des individus acteurs de la musique (auditeurs.rices, instrument, lieux de diffusion) dans les constituants du vocabulaire même. Ce phénomène est actif, il varie à chaque fois, c’est en cela que la musique se déploie autrement.
Une analogie fonctionne relativement bien avec notre méthode de composition : ce qui dans notre langage est manié dans le discours est manié chez Maryanne Amacher dans le vocabulaire même.

Les commentaires du travail de Merleau Ponty présent dans les livres de David Abram et Francisco Varela m’ont éclairé sur les terrains d’explorations philosophiques ouverts par le travail de Maryanne Amacher. J’ai du mal à les démontrer pour le moment, je préfère les formuler de façon intuitive pour ouvrir mes explorations de la composition altéré au phénomène de l’écoute :

L’individualité de l’écoute, dédoublée dans son attention, s’enchevêtre entre les êtres. —les simples et les complexes des lieux habités fusionnent un instant.

Par l’attention/vigilance du soi, on peut se retrouver en lien avec le monde. De ce lien naisse une contemplation inhérente à l’être, non plus en tant qu’individu fermé sur lui-même, mais en tant que couple corps/monde.

Ce n’est pas un repli sur soi à laquelle elle nous invite, mais bien à faire résonner les êtres entre eux.

Sa pratique a produit des régimes d’explorations d’espace fusionnant avec le soi, tout autant nouveau qu’archaïque. L’espace se retrouve corps vibrant. L’être y admet, depuis son corps, les plus grandes dimensions. Elle est le point d’ancrage à la première et dernière question que nous posons à l’art, comment peut-il nous faire tendre vers une réalité que nous n’avions pas encore envisagée.

Voici des extraits de ses carnets de notes :

1964 - I’m not so much interested now in producing sound as creating a new world in which the listener can go through.

1968 – This is why electronically, I feel it’s necessary spiritually to make the powerful personal – to work hard and fast to turn what might be abused as control elements – what might be used to exploit the senses to transform this material away from control into the openness.

1970 – “Becoming simple. Another way of sharing. Another way of being alive to each other. Aware of each other’s sounding ways. Communicating energy. Communicating stillness for each other. Awareness of presence.”
We begin listening to each other

Conférence de Maryanne Amacher à l'Ars Electronica. Linz, Austria 1989