conclusion chroniques

« Veux-tu apprendre quelque chose d’inestimable ? N'oublie jamais les objets que tu travailles. Quand tu fais un pont, n'oublie pas que tu mets de la pierre et de l'acier sur de la terre. Quand tu construis un radeau, souviens-toi que tu fais flotter du bois sur de l'eau. Viendra un jour où tu écriras des poèmes pour une petite fille : des traces d'encre sur du papier. Quand tu voudras en faire des chansons que tu chanteras, n'oublie pas que tu fais passer à travers le cartilage de ta gorge de l'air expulsé de sacs spongieux. Quand tu fais l'amour, tu frottes de la chair contre de la chair. C'est la base de toute magie. C'est très simple, et c'est aussi très compliqué. »

Samuel R. Delany – Vice versa

J’ai voulu comprendre ce que pouvait incorporer « la » musique aujourd’hui.
Ce qui appartenait à une terminologie du monde de la magie m’a paru assez proche de ce que je cherchais.
Il a fallu que je me penche sur nos racines pour saisir ce que cela incluait dans notre présent. Je voulais distinguer ce qui subsiste et pourrait subsister de ces régimes de puissance dans nos mondes présent et prochain : où pourrait s’inclure mon travail.

Ce mémoire finit par être un aveu d’impuissance. J’ai commencé par élaborer une maille de données, pour qu’un propos puisse en émerger. Mais la pensée doit parfois suivre un fil pour vraiment s’affirmer et j’avais envie de savoir jusqu’où je pouvais aller. J’ai donc suivi une argumentation classique.

Au bout de cette argumentation, j’ai fini énervé et frustré de sentir à quel point la raison et la dialectique pouvaient (et avait pu) malmener ce rapport au monde. Pour ainsi dire, ce que je cherche est informulable dans ce cadre aujourd’hui et j’ai pris les mauvais chemins pour trouver l’antique formule.

J’ai voulu formuler ce qu’étaient les corps, ce qu’ils avaient senti, comment ils pouvaient s’exprimer. À tel point que j’en ai le corps malade aujourd’hui.

Je vois ça comme une cure, comme un désensorcellement, ou un ensorcellement.

Je nourris une colère contre l’Occident pour ce qu’il a fait de ses racines, lui-même osant diriger le monde aujourd’hui. Mais ces racines sont aussi les miennes, je les fouille pour retrouver le patrimoine magico-religieux qui m’est cher. Convaincue qu’il précède toute culture « modernisée ».

Un ami vietnamien regarde une maison de retraite et nous demande :

« Qu’est-ce que c’est ?
- La maison où vont mourir les vieilles personnes.
- Mais vous ne viviez plus avec eux ?
- Ah un moment on ne peut plus… Alors ils vont là-bas, et on les visite de temps en temps.
Mais… vous êtes fous. »

Pour les transhumanistes, qui restent ma plus vive obsession, ces recherches ont déplacé la question. Nous avons besoin de traiter à nouveau le XVIIe siècle et ses vices pour faire entendre le problème. Mais le monde tourne et la machine roule, il nous faut alors apprendre à prendre en main, prendre conscience de ce que véhicule nos outils. La part que nous leur donnons, la part qu’ils nous renvoient et les phases de ces échanges.

Je le formule ainsi : je désire m’accoupler avec mes instruments. Après mes recherches je crois que ce qui fait couple dans la musique réside surtout dans l’air aujourd’hui (si ça n’a pas toujours été le cas).

Et de ce couple je n’exclus pas le terme Amour, mais j’ai peur des amalgames qu’il véhicule. Je le formule donc ainsi : la plus puissante mise en tension de l’être vers une altérité. Gilbert Simondon m’en a aussi donné une clé de lecture, j’y vois une individuation des êtres psychosociaux des plus vertueuses. Le terme « Individuation » permettant de tisser une pensée relationnelle et inclusive des êtres partageant notre environnement.

Sans que cela soit ma première intention, durant mes recherches je fus parfois obligé de me frotter à des questions sociopolitiques. J’en arrive à penser que ce que l’on sent est intimement lié à ce que l’on croit, sans trop savoir où a commencé cette relation, qui fut l’œuf et qui fut la poule.
Quoi qu’il en soit c’est dans ce rapport que le « neo-christiano-cartésiano-transhumanisme » ne me paraît pas de très bon augure. Disons que je sens des relents de mauvaise digestion.

J’ai lu un commentaire de Tobie Nathan à propos d’un de son essai : « Jésus Guérisseur ». Il s’y excuse de se contenter de document historique et non théologique. Il s’en défend de la sorte :
« L’honnêteté nécessite que l’on n’outrepasse pas la frontière de ses compétences. »

Je me remet à la musique.

« Let us leave theories there and return to here's here. Now hear. »

James Joyce - Finnegans wake

Je n’ai pas fait une relecture explicite du transhumanisme. Il y a beaucoup de transhumanismes. Mais certaines prophéties prennent beaucoup de place dans notre société. Entre autres, elles remettent en question l'intelligence de notre corps ainsi que le lien étroit de cette intelligence avec notre envirronement sensible.

Si il y a une chose sur laquelle nous sommes d’accord: nos outils finiront bien par rentrer, s’ils ne l’ont pas déjà fait. J'ai essayé une relecture du statut du corps et de nos instruments, ça m’est apparu plus efficace pour leur répondre.

J’ai voulu définir dans le premier des textes ce qui préexiste et résiste à la musique dans les ondes de l’air. Les ondes révèlent une certaine corporéité. J’ai voulu définir dans un autre texte que le statut de la matière évolue avec l’histoire, cela revêt d’une lente transformation. Ce vecteur est enlacé entre les musiciens, les musiques et les instruments. Nos corps sont ondulaires, leurs phases sont relations .

J’y oppose le travail de deux musiciennes, notamment sur la notion du corps et de ses mystères.

Pauline Oliveros
Maryanne Amacher

Aussi, en suivant les pas de Donna Harraway, j’aimerai réunir mes recherches et l’avenir de nos connexions. Faire avec ce que j'ai: cet avenir qu'ils nous promettent.

Si nous sommes tous transhumanistes, je désire m’accoupler à mes instruments selon les règles qui me conviennent et en connaissance de cause. Ce désir a une généalogie et il tend vers un au-delà de l’être. Cette posture m’amène à visiter deux opposés :
- Ce qui ne fait pas couple entre un être et son outil, ce qui l'isole l’un vis-à-vis de l’autre.
- Ce qui peut générer individuation dans leur rencontre. J'aimerai travailler en parallele le statut de l’Amour en occident.

Ce qui agit en nous avec ces ondes finit, à un moment ou un autre, par rentrer en relation avec le phénomène de « croire ». L’agencement des croyances à un niveau culturel, puis religieux, participe évidemment à des agencements politiques. Charlotte Cherici vient de conclure un mémoire qui déconstruit ce problème. Pour ma part, c’est vers la relation unissant le croire au sentir que mon individuation veut s’étendre.

Je suis planqué derrière un ordinateur. « Je lis mes mails. » Mais c’est mon outil, c’est mon gage. Mon corps agit autrement. Il s’engage au bout de mes doigts, il s’engage dans des problèmes réflexifs sur mon système, il s’engage dans l’air que je manie. Je veux faire résonner les corps dans les limites de la raison. Je veux façonner l’air. Je voudrais m’intéresser à toutes les réalités, trouver des entres mondes. Je n’ai pas tellement d’habitat.