Faire corps peut être, mais vers une transformation. Je suis musicien et j’étudie actuellement à la HEAR dans le groupe de travail Hors Format. Ce groupe développe depuis 15ans une pédagogie expérimentale, inter-média, ou deux questions sont mises au centre des différentes pratiques et réunions : l’adresse et la commande. Pour commencer mon mémoire, je voudrais justement bien établir ces deux bases, insidieusement, par une certaine rétrospective.

Je suis né en 1992, j’ai eu un ordinateur assez tard comparé à la moyenne des familles, lorsque j’avais 10 ans. L’univers des médias était déjà présent chez beaucoup de personnes qui nous entouraient, je me cachais pour jouer aux jeux vidéo des autres, les meilleurs cache-cache de ma vie. Ce qui a pu produire une certaine frustration fut l’objet de ma fascination les années suivantes. La musique a aussi vite éveillé mon intérêt. Joint à internet, ma fascination pour la musique s’est vite tournée vers ses nouveaux mondes et l’électronique.

J’ai découvert les concerts, puis les festivals, puis les boîtes de nuit, les raves parties. L’ampleur des diffusions de ses musiques, la question « que faut-il faire pour entendre tout cela ?» fut un fil rouge. Mon expérience du phénomène musicale, le rapport psychosomatique du son, était un fantôme que je ne percevais pas encore derrière le jeu d’échecs technique.

La musique électronique recèle des pratiques qui rendent créatif tout un dispositif technique vu seulement comme utile par d’autres corps de métier. Plus clairement, les outils utiles à l’ingénieur du son vont être de la même famille que ce qui servira à un musicien électronique d’être créatif. Le réseau de savoir-faire en jeu dans les médias de masse comme la place ambivalente d’un technicien dans les musiques électroniques ont été les deux raisons qui m’ont poussé à faire un BTS audiovisuel. L’une était la raison officieuse, l’autre était une fourberie je n’osais pas m’avouer. On peut l’appeler aussi « joindre l’utile à l’agréable ».

Nous avons fait un tour de table dès notre arrivée, mes camarades ont parlé des milieux d’activités qui les intéressaient particulièrement (postproduction, cinéma, prestation de concert, radio). A mon tour : « Je veux connaître le son ». J’étais motivé pour saisir un ensemble de techniques, de postproduction notamment, de captation, de façonnage des sons concrets et synthétiques. J’étais aussi curieux de découvrir ce qui se cache dans des fourmilières comme la maison de la radio ou les grands festivals. J’étais aussi très content d’avoir du temps consacré à la physique acoustique, la physique électronique, et d’être dans un milieu où ces disciplines théoriques ont un ancrage technique. Je n’étais pas si claire sur mes intentions. Le contrat du BTS, lui, était clair : il m’a transmis un savoir-faire, appliqué aux techniques de production audiovisuelles, à grande échelle.

J’ai compris en cours de formation que ce savoir-faire est intimement lié ses enjeux de productions. La technique que je voyais comme point d’ancrage à l’étendu de ces savoirs était aussi lié à une culture, les médias de masse, c’était là le cadre et c’est en cela que j’inversais les choses.

Je venais aussi de découvrir le « transhumanisme », et me posait beaucoup de questions éthiques vis-à-vis de l’idéologie qui s’en dégage, en lien avec ma propre expérience des machines.

Ma situation me posait beaucoup de questions, je ne savais encore qu’en penser, j’avais besoin de rencontre, pour élargir mon milieu d’interaction. Si l’expérimentation ne doit avoir lieu qu’au sein d’une commande, où des nécessités de productions sont incluses dans une chaîne d’activités dont nous sommes interdépendants, j’avais besoin de définir mes engagements. À la sortie du BTS mon ressentit était clair, être acteur dans une chaîne de production dont il est impossible de voir l’ensemble m’a asphyxié.

Des recherches à la fois techniques et conceptuelles mêlant mes intérêts de techniques appliqués et de musique m’ont amené à la musique électroacoustique. J’ai pu aussi participer à un workshop à l’Ircam autour de la conception d’un « live d’improvisation électronique ». Ce workshop avait l’intention de faire une représentation plutôt anti-conventionnelle de musique électroacoustique. Étant purement ignorant de ce milieu, j’ai trouvé ça conventionnel. Par contre, j’ai était marqué par une utilisation musicale de l’espace de diffusion.

Ce workshop a été déterminant d’un point de vue humain, il m’a permis de rencontrer particulièrement Robert Henke, un artiste actif typiquement dans cet inter-milieu : musique électronique et électroacoustique. Nous avons beaucoup parlé de la question du contexte et particulièrement du dispositif technique, en ce qu’un artiste sonore a la responsabilité d’inclure dans son travail la totalité de cet ensemble, comme ses propres instruments : espace acoustique, système de sonorisation…

Je vois deux écueils à mon premier diplôme. Tout d’abord, les méthodes que je devais appliquer ne convenaient pas avec les manières dont je percevais le son. J’ai dû faire un travail de déconstruction, pour saisir certains savoir-faire en fonction et les milieux qui les privilégient. J’ai découvert l’art sonore et des milieux d’expérimentations musicales qui m’étaient inconnus. Notamment grâce à l’enseignement suivit dans le groupe Sonic, à Mulhouse. Autre écueil, le(s) métier(s) qu’on nous enseignait. Ils concernaient pour la plupart des économies vieillissantes comme la télévision ou la radio sans nous donner de clés pour inventer nos situations, nos économies. Aller vers l’invention de ses métiers (ou conditions de travail), j’y participe depuis plusieurs années au sein du collectif VIE. C’est une question aussi en débat dans le groupe Hors-Format.

Ma formation s’est faite de manière empirique, en lien avec des outils, j’en suis arrivé à vouloir distinguer les nécessités, les contraintes, les obligations, les attachements, engagés dans nos relations aux êtres techniques. Ces curiosités étaient liées à des intérêts personnels pour la philosophie et plus précisément la métaphysique. Cette relation à l’objet technique est la porte d’entrée dans mon travail. Gilbert Simondon* fut une lecture enrichissante, tout comme Bruno Latour, par qui il était cité. Son concept d’individuation, moteur de sa recherche, fut une belle rencontre théorique.

Aussi, la rencontre des thèses transhumanistes et de leur critique m’a permis de reconsidérer une certaine idéologie, celle de la modernité et du progrès technique. Les laboratoires d’expérimentations NBIC et les fonds d’investissement de multinationales rendent tout un réseau de pensées puissamment équipées pour imposer leur paradigme. Cela a motivé et aiguisé une éthique, une lutte contre les systèmes de domination et de pouvoir.

Je suis donc arrivée dans ce contexte en école d’art. J’y ai trouvé un milieu hospitalier à la recherche, à l’idiotie, et à une autre forme d’empirisme… Plus sauvage en ce qu’il m’a offert de me déplacer de milieu en milieu.

J‘y ai trouvé une multitude de personnes ouvertes et curieuses, mon nuage d’idées s’est élargi et ce qui était une motivation éthique est devenu amour des formes, amour pour ce qui se cache dans les choses, entre les choses. Après avoir développé une pratique de l’installation sonore axée autour de la phénoménologie du son pour mon premier diplôme d’art, je me suis focalisé sur la musique. Les musiques qui me fascinent particulièrement sont celles qui mettent à l’épreuve le corps. Ce sont celles dont les objets sonores ramènent l’écoute à ses retranchements, où les formes s’entremêlent à leurs propres énergies.

Mes recherches sont ici une mise en mouvement que je ne désire conclure pour le moment. J’ai plutôt élargi le champ des questions qu’elles fédéraient. Ainsi, voici leurs premières activations, sous forme de récits, d’essais, d’articles de contes ou de cartes, elles s’expriment aussi dans mes recherches de performances, de factures d’instrument, de compositions.