L’hylémorphisme quelques siècles plus tard :


Gilbert Simondon est un philosophe des techniques, à la fois polytechnicien et normalien. Il rejoint sa pratique de philosophe et d’ingénieur notamment dans deux thèses : Du mode d’existence des objets techniques et L’individuation : à la lumière des notions de formes et d’informations.

En pleine période de lutte ouvrière, cette méthode est un outil pour prendre en main des questions éthiques et culturelles, qu’il voit en conflit avec les techniques. S’il tente d’abord de redéfinir le statut des êtres techniques au sein de la culture occidentale, c’est en fait une nouvelle démarche métaphysique qu’il dégage. Pour reprendre Didier Debaise, je vois dans son œuvre une rupture remarquable dans l’histoire de la philosophie.

Il avait aussi en ligne de mire l’hylémorphisme quand il a élaboré son concept d’individuation. C’est par sa mise au travail de l’hylémorphisme que je voudrais vous introduire sa philosophie et les lumières que cela apporte à l’étude des savoir-faire.
Voici donc une recontextualisation de l’Hylémorphisme chez Simondon formulé par Didier Debaise.

« La théorie de l’hylémorphisme est bien connue : toute réalité y est décrite comme le rapport d’une matière (hylè) et d’une forme (morphos) et Simondon y voit une des causes principales du fait que le problème de l’individuation a toujours été mal posé ou réduit. L’individuation y est pensée comme une prise de forme, c’est-à-dire comme une opération par laquelle une forme préexistante façonne une matière. On peut renverser le schéma et voir dans la matière la cause de l’individuation, on n’expliquera pas pour autant comment s’opère le rapport entre la forme et la matière. L’hylémorphisme laisse une « zone obscure », celles des opérations concrètes d’individuation. C’est pourquoi il est essentiellement « réductionniste » : la matière y est supposée passive, disponible pour une prise de forme.
L’intérêt de la critique de l’hylémorphisme est lié à l’extension que Simondon lui donne, et c’est dans le cadre d’une généalogie de certaines bifurcations qui traversent la modernité qu’elle trouve son intérêt. Ainsi Simondon voit dans la différence Individu/Groupe un exemple de cette reprise du schéma hylémorphique qui a produit deux types d’approches, irréconciliables : le psychologisme et le sociologisme. Dans la première, on considère que c’est l’individu qui est le principe actif, qui fonde et façonne le groupe, alors que, pour la seconde, ce serait le groupe qui donne forme aux individus qui le composent. Dans les deux cas, on explique le rapport entre l’individu et le groupe par la réduction d’un des termes. Simondon oppose à l’hylémorphisme les « régimes d’individuation » par lesquels des individus se constituent et sont traversés de dimensions collectives. »

Dans cette définition, Simondon ne revient donc pas directement sur l’existence de deux substances indépendantes, matière et forme, coexistantes et pourtant interdépendantes.
Ici, il est question de regarder entre ces substances, d’observer le processus même de leur rencontre. Il s’intéresse à la « zone obscure » qui régit une relation entre des intentions et des matériaux, entre des individus et leur milieux associés. Par cette mise à mal des « idoles » de la philosophie « cartesiano-classique », Simondon amorce une pensée relationnelle.
Cela met à mal une conception hylémorphique de l’individu. L’individuation est une forme en devenir et non un édifice préexistant à toute conception du monde. Le devenir ne peut plus être de la sorte, en relation avec une matière passive.