Pour résumer la dynamique produite par ces liens sur une conception de la lutherie électronique.


L’hylémorphisme dans la lutherie est partiel. La relation qu’elle induit entre le façonneur et la matière, sont deux éléments mettant en tension la relation à l’instrument. Cette mise en tension se situe particulièrement ici dans les termes qui définissent l’individuation de Simondon.

La pensée de Simondon peut être vue à la fois comme une méthode et comme une philosophie générale, une métaphysique. Elle se focalise notamment sur l’ontologie des objets techniques, à laquelle il répond en appliquant une méthode analogique à l’existence humaine.
Cette méthode met en lumière, d’un point de vue théorique et méthodique, le mystère des proportions du violon. Ce mystère ne relèverait pas d’un savoir théorique, de l’absolue connaissance du monde, mais d’une relation. Cette relation est faite de ruptures, d’accident, comme son instauration dans le monde de la Lutherie. Dans le paradigme d’individuation, cette rupture ne réduit pas l’être du violon au savoir-faire luthier, mais incorporent un savoir-faire plus ancien, d’une manière remarquable et nouvelle, en lien avec la modernité. On peut y voir, en restant dans le cadre de la philosophie de simondon, une individuation de l’atelier et de la pratique du luthier, des notions cosmologiques en concordance avec l’idéologie contemporaine, une relation à la musique savante permise par les deux conditions précédentes.

Or, le violon préexistait à cette méthode pendant tout ce temps. Luc Breton souligne qu’elle mêlait un savoir théorique et un faire pratique.
Comme il le fait remarquer à différents égards, être luthier c’est mêler des théories cosmologiques avec un geste des plus précis, des plus attentifs à la forme créée, un geste que l’on apprend au cours d’une vie et non (seulement) dans des livres.

La lutherie confond savoir et pratique, elle ne peut être définie comme théorie. La méthode de Simondon, de loin sa cadette, ne peut englober le savoir-faire millénaire réunit dans cet objet. Or, la recherche généalogique qu’a opérée Simondon et son intérêt profond pour les philosophies présocratiques l’ont amené à ce genre de considération.

L’individuation d’un objet technique réside bien avant des considérations technologiques. Elle se définit notamment au nœud des modes d’existence de l’objet techniques et du sujet humain.

Il la définit comme une mode d’existence magique.

Je cite de façon exhaustive ce passage, il exprime la relation prégnante du système dialectique établi par Simondon avec ses relations mythiques. C’est une superbe manière d’arriver, par la philosophie, aux limites de la philosophie ; de retrouver une réunion des sens pratique et spirituel du monde.
Les modes d’existence, la philosophie génétique de Simondon sont à mon sens une clé très utile pour comprendre, dans un exemple aussi complexe que le violon, comment les savoirs et les faires ont pu être réunis dans cette prolifique entreprise.

« Nous supposons que la technicité résulte d'un déphasage d’un mode unique, central et originel d'être au monde, le mode magique ; la phase qui équilibre la technicité est le mode d'être religieux. Au point neutre, entre technique et religion, apparaît au moment du dédoublement de l’unité magique primitive la pensée esthétique : elle n'est pas une phase, mais un rappel permanent de la rupture de l'unité du mode d'être magique, et une recherche d'unité future. 
Chaque phase se dédouble à son tour en mode théorique et en mode pratique ; il y a ainsi un mode pratique des techniques et un mode pratique de la religion, ainsi qu'un mode théorique des techniques et un mode théorique de la religion. 
De même que la distance entre techniques et religion fait naître la pensée esthétique, de même, la distance entre les deux modes théoriques (celui qui est technique et celui qui est religieux) fait naître le savoir scientifique, médiation entre techniques et religion. La distance entre le mode pratique technique et le mode pratique religieux fait naître la pensée éthique. La pensée esthétique est donc une médiation entre les techniques et la religion plus primitive que la science et l’éthique, car la naissance de la science et de l'éthique nécessite un dédoublement antérieur, au sein des techniques et de la religion, entre le mode théorique et le mode pratique.

De cela résulte le fait que la pensée esthétique est bien réellement située au point neutre, prolongeant l'existence de la magie, alors que la science d'une part et l'éthique d'autre part s’oppose par rapport au point neutre, puisqu'il y a entre elles la même distance qu'entre le mode théorique et le mode pratique dans les techniques et dans la religion. Si la science et l'éthique pouvaient converger et se réunir, elles coïncideraient dans l'axe de neutralité de ce système génétique, fournissant ainsi un deuxième analogue de l'unité magique, au-dessus de la pensée esthétique qui est son premier analogue, incomplet puisqu'il laisse subsister le déphasage entre techniques et religion. Ce deuxième analogue serait complet ; il remplacerait à la fois la magie et l'esthétique ; mais il n’est peut-être qu'une simple tendance jouant un rôle normatif, car rien ne prouve que la distance entre le mode théorique et le mode pratique puisse être franchie complètement : cette direction définit la recherche philosophique. 
Il est donc nécessaire, pour indiquer la véritable nature des objets techniques, d'avoir recours à une étude de la genèse entière des rapports de l'homme et du monde ; la technicité des objets apparaîtra alors comme une des deux phases du rapport de l'homme au monde, engendrées par le dédoublement de l'unité magique primitive. Doit-on alors considérer la technicité comme un simple moment d'une genèse ? 
— Oui, en un certain sens, il y a bien quelque chose de transitoire dans la technicité, qui elle-même se dédouble en théorique et pratique et participe à la genèse ultérieure de la pensée pratique et de la pensée théorique. Mais, en un autre sens, il y a quelque chose de définitif dans l'opposition de la technicité à la religiosité, car on peut penser que la manière  primitive d'être au monde de l'homme (la magie) peut fournir  sans s'épuiser un nombre indéfini d'apports successifs  capables de se dédoubler en une phase technique et une  religieuse ; de cette manière, bien qu'il y ait effectivement  succession dans la genèse, les étapes successives des différentes  genèses sont simultanées au sein de la culture, et il existe  des rapports et des interactions non seulement entre phases simultanées, mais aussi entre étapes successives ; ainsi, les  techniques peuvent rencontrer non pas seulement la religion,  et la pensée esthétique, mais la science et l'éthique. Or, l’on adopte le postulat génétique, on s'aperçoit que jamais une science ou une éthique ne peut rencontrer une religion ou une technique sur un terrain véritablement commun, puisque les modes de pensée qui sont de degré différent (par exemple une science et une technique), ce qui existe en même temps, ne constituent pas une lignée génétique unique, ne sortent pas de la même poussée de l’univers magique primitif. Les rapports équilibrés et vrais n'existent qu'entre phases de même niveau (par exemple un ensemble de techniques et une religion) ou entre degrés successifs de genèse faisant partie de la même lignée (par exemple entre l’étape des techniques et des religions du XVIIe siècle et celle des sciences et de l'éthique contemporaines). Les rapports vrais n'existent que dans un ensemble génétique équilibré autour d'un point neutre, envisagé dans sa totalité. 
C'est précisément là qu'est le but à atteindre : la pense réflexive a mission de redresser et de parfaire les vagues successives de genèse par lesquelles l'unité primitive de la relation de l'homme au monde se dédouble et vient alimenter la science et l'éthique à travers les techniques et la religion, entre lesquelles se développe la pensée esthétique. Dans ces dédoublements successifs, l'unité primitive serait perdue si science et éthique ne pouvaient se rapprocher en fin de genèse ; la pensée philosophique s'insère entre la pensée théorique et la pensée pratique, dans le prolongement de la pensée esthétique et de l'unité magique originelle. 
Or, pour que l'unité du savoir scientifique et de l’éthique soit possible dans la pensée philosophique, il faut que les sources de la science et de l'éthique soient de même degré, contemporaines l'une de l'autre, et parvenues au même point du développement génétique. La genèse des techniques et de la religion conditionne celle de la science et de l'éthique. La philosophie est à elle-même sa propre condition, car dès que la pensée réflexive est amorcée, elle a le pouvoir de parfaire celle des genèses qui ne s'est pas entièrement accomplie, en prenant conscience du sens du processus génétique lui-même. 
Ainsi, pour pouvoir poser de manière profonde le problème philosophique des rapports du savoir et de l'éthique, il faudrait d'abord achever la genèse des techniques et la genèse de la pensée religieuse, ou tout au moins (car cette tâche serait infinie) connaître le sens réel de ces deux genèses. » 

Du mode d'existence des objets techniques
Pour Simondon, le mode d’existence magique est donc préexistant au dédoublement d’un mode d’existence technique et d’un autre mode religieux de l’être. Ce premier dédoublement fait suite à un autre dédoublement, le mode pratique et le mode théorique. L’esthétique y est considérée au creux de ces phases, en prolongement de ce mode d’existence primitif et magique.

J’ai laissé toute la première partie de ce chapitre, car les liens avec mon propos sont nombreux :

- Il exprime tout d’abord la préexistence de ces phases dans un être unifié, une approche que je vois lier étroitement à la genèse des musiques.

- L’esthétique y est définit comme nœud du mode d’existence magique, entre technique et religieux, ce qui a une forte résonnance avec les savoir-faire symboliques anciens.

- Sa lecture des lignées techniques, comme extension du mode d’existence magique et en parallèle avec le mode religieux, que j’ai trouvé le plus efficace pour cerner l’évolution du violon et de la lutherie.

J’ai tenté de définir d’une autre manière les généalogies de la forme du violon. Il s’est défini que derrière une théorie symbolique rigoureuse résidaient des lois bien plus empiriques, de rapport à la matière. Ce rapport à la matière, cet enjeu de rencontre, est plus fonctionnelle quand il prend lieu dans une individuation plutôt qu’au sein d’un hylémorphisme parfait.

On ne peut dire que ce savoir-faire est primitif, on ne peut exactement l’inclure dans ce mode d’existence idéal que Simondon voit dans l’ère présocratique. Mais ses contours et ses contraintes se lisent mieux quand on regarde d’autres disciplines présentes dans l’artisanat de l’époque.